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Vivre des moments intenses sur le «Océan Phénix»

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Le 22 mai à 16h00 le voilier Océan Phénix arrivait au Parc Nautique Lévy après avoir parcouru plus de 5,000 milles nautiques à partir de la Suède. Les journalistes, les gens en général me demandent comment s’est passé ce convoyage, comment se sont comportés les différents équipages qui se sont succédés à tour de rôle sur les différentes étapes.

---- Bien ! Très bien, je leur répond franchement. Tout cela s’est déroulé comme une traversée de l’Atlantique peut se dérouler au printemps…

Les équipiers et moi-même sommes bien satisfaits de la grande aventure humaine que nous venons de vivre. Mais il est difficile d’ignorer les contraintes et difficultés que l’on peut rencontrer sur une traversée océanique en mai, cap à l’ouest, contre les vents dans une mer cahoteuse, dure et froide. La météo est changeante et imprévisible, le soleil ne brille pas souvent, le vent souffle à quinze nœuds et en l’espace d’une dizaine de minutes le ciel s’ennuage et le vent monte à trente nœuds ou pire encore. Un tel défi ne peut se vivre sans que des histoires extraordinaires n’arrivent.

Un soir, nous prenons un bon repas et puis pendant ce temps Louis un de mes équipiers effectue son quart de deux heures, les vents oscillent entre 20 et 30 nœuds et les nuages qui se pointent à l’horizon ne me disent rien qui vaille. Je crains que la situation ne se corse et il ne faudrait pas attendre trop longtemps avant de diminuer la voilure. J’hésite un peu, car le vent baisse fréquemment d’intensité et puis se remet à souffler, donc je désire profiter du moment où le vent faiblira pour affaler le génois et prendre un troisième ris dans la grand-voile. Mais ça arrive trop souvent que lorsque l’on pense affaler, nous sommes déjà en retard pour la manœuvre. J’avise l’équipage de se présenter à l’extérieur en toute vitesse. Je me
dois d’insister.

--- Vite ! Vite ! Ça presse, ne prenez pas dix minutes à vous vêtir. C’est tout de suite.

Avant que la gang arrive au cockpit et que je leur explique la manœuvre et que je confie à chacun d’eux une responsabilité, ce foutu vent a monté à près de 35 nœuds avec des rafales à 40 nœuds. Nos paroles ne portent plus, je dirige la délicate opération d’affaler la belle et nouvelle grand-voile que par des signes. Encore faut-il qu’ils me regardent, qu’ils me voient. La grand-voile doit descendre à toute allure, sinon elle va s’abîmer en claquant violemment et pour continuer la traversée elle nous est indispensable. John laisse filer la drisse, ça va, la voile tombe sur le pont, nous sommes trois bien harnachés, crochetés aux lignes de vie. Il nous faut réussir à la récupérer, la noirceur crée une ambiance troublante, nous peinons pendant une demi-heure pour étouffer cette très grande voilure qui se gonfle tel un parachute, il s’agit de lutter contre le vent, les embruns, le roulis et cette énorme voile, de la ficeler à la bôme afin qu’elle ne retombe pas sur le pont ou qu’elle ne soit pas entraînée à la mer par une vague. Aussitôt terminé, Pierre et moi allons sur le pont avant afin de hisser le foc tempête, même s’il est très petit pour un voilier de cette taille, nous hissons péniblement cette voilure en se retenant au balcon à chaque fois qu’une vague vient nous fouetter, cela devient difficile tant nous avons les doigts crispés, gelés. Notre vision est limitée dans le noir, concentrés nous entendons le tissus claquer violemment et espérons que les gars au cockpit étarquent la drisse et bordent l’écoute sans tarder. Enfin, bien que trempés jusqu’aux os nous pouvons revenir satisfaits au cockpit, maintenant le barreur peut diriger l’Océan Phénix en toute facilité même si le vent monter jusqu’à quarante nœuds.

---- Les gars! La manœuvre est bien réussie. Je leur crie Bravo !

Nous on va se sécher à l’intérieur.

Il ne reste plus que le barreur et moi-même en poste, les autres équipiers se couchent tant ils sont exténués. Ça tape de plus en plus dur, l’indicateur du vent indique souvent quarante-cinq, cinquante nœuds. La mer se forme, Michel le barreur est impressionné par les vagues de trente pieds qui voyagent à grande vitesse. Le voilier sous foc tempête file maintenant à quinze, seize nœuds et plus; il ne veut plus s’arrêter. Je me place tout près de lui, le surveille et l’encourage, il barre bien sur le bon cap, il m’est difficile d’échanger avec lui, car, le vent souffle quelquefois à soixante nœuds. Des paquets d’eau envahissent le pont avant et viennent nous narguer jusqu’en arrière du cockpit, même qu’il y a aussi de violentes vagues qui embarquent par le travers et submergent le cockpit, il s’agit de se cramponner, je vérifie que les mousquetons de nos harnais soit bien fixés aux pontets.

Nous réussissons à bien faire, ça fait plus de trois heures que nous nous accommodons de ces conditions difficiles; en temps ordinaire il y a longtemps qu’aurait eu lieu le changement de quart, mais j’ordonne au prochain barreur de rester à l’intérieur, car il ne se sent pas de taille. Bientôt je devrai décider s’il est avantageux de continuer ainsi toute la nuit, mais avant d’affaler une voile dans un vent semblable, je dois y penser deux fois…Nous contrôlons la situation jusqu’à l’instant où le profilé de vinyle qui relie la voile à l’étai se brise.

Instantanément la voile se retrouve à plusieurs mètres par le travers du voilier et elle risque de se prendre et de s’endommager dans les barres de flèches, Michel donne un coup de barre bien fait et amène le voilier de travers au vent. Je sollicite en toute urgence l’aide de Pierre, il borde l’écoute de manière à ramener la bordure de la voile au-dessus du pont avant. En même temps je dois choquer la drisse et puis il me suffira d’aller récupérer cette voile sur le pont avant. Mais, voilà qu’un imprévu de taille s’ajoute, la gaine de la drisse se brise et je ne peux plus descendre la voile qui se ballade en tout sens au dessus de l’océan, pendant plus d’une demi-heure je peine afin de la libérer. À l’aide d’un marteau et d’un gros tournevis, je dois détruire le taquet morceaux par morceaux sinon la drisse devra être coupée et la voile s’en ira sous la carène du voilier. Finalement l’opération réussit, Pierre, John et moi allons attacher de toute part cette petite voile sur le pont avant. Le voilier est à sec de toile. Encore une fois nous sommes détrempés, bientôt nous n’aurons plus de vêtements secs à porter.

---- Tout le monde en dedans , fermons l’écoutille, allons prendre un bon café et nous reposer. Je leur dis.

Personne ne conteste, tous vont se coucher, pendant que moi toute la nuit durant je surveille les alentours et la dérive contraire à notre route qui nous fait perdre de nombreux milles. Peu importe, tout mon monde est en sécurité le temps que la tempête s’estompe. L’équipage a bien réagi et peut enfin récupérer, ils ont enfin vu et réalisé à quel point l’océan est puissant. Dès le lever du jour, je sors dehors afin de faire le bilan de cette nuit de tempête; mon premier constat révèle que le balcon avant est cassé, que deux chandeliers en carbone sont rompus ainsi que le profilé de vinyle qui ne nous permet plus de mettre de voile avant. Je m’affaire à remettre de l’ordre dans le cockpit et sur le pont avant, je démêle les nombreux cordages, attache à nouveau les voiles afin que les vagues qui envahissent le pont ne les entraînent pas par dessus bord, satisfait je rejoint mes équipiers qui roupillent bien à l’abri en attendant que le vent se fatigue et que la mer se calme. Dès la fin de l’après-midi l’Océan Phénix reprend sa route en direction du Canada.

Comme dans la vie de tous les jours il y a des hauts et des bas, quelquefois il y a des moments qui demandent le meilleur de nous-même et c’est lorsque la mer se déchaîne que l’on apprend à
mieux diriger…

Georges Leblanc,
skipper.